Stopper l’accaparement des terres dans le monde!

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Dolores Hortense Kinkodila-Tombo, agricultrice membre de la Via Campesina, Congo-Brazzaville.

L’article suivant a été écrit par GRAIN, une organisation internationale sans but lucratif qui appuie le travail des agricultrices et agriculteurs à petite échelle et des mouvements sociaux en vue de promouvoir l’agriculture contrôlée par la communauté et fondée sur la biodiversité. Le personnel de GRAIN collabore avec Inter Pares depuis plusieurs années, notamment au Canada et en Afrique de l’Ouest.

La course effrénée des investisseurs publics ou privés pour le contrôle des terres agricoles en Afrique, en Asie et en Amérique latine ne date pas d’hier, mais elle s’intensifie depuis quelques années. Au début 2008, des représentants des États du golfe Persique ont parcouru la planète en quête de vastes zones agricoles où cultiver le riz afin de nourrir leur population croissante sans dépendre du commerce international. La Corée, la Libye, l’Égypte et d’autres pays ont fait de même. Les négociations d’investisseurs comprenaient de hauts-fonctionnaires chargés d’assurer la coopération politique, économique et financière avec d’autres pays au moyen de transactions sur les terres agricoles. Au milieu de 2008, alors que s’aggravaient la crise financière et l’insécurité alimentaire, des investisseurs tels que les fonds spéculatifs, groupes de capital privé et banques d’investissement – en partie du Canada – se sont mis à investir dans les terres agricoles du Sud. Ils savent que l’agriculture est un domaine lucratif : il y a beaucoup de monde à nourrir, le prix des aliments restera sans doute élevé et les terres agricoles ne coûtent pas cher.

Ce transfert massif de terres agricoles vers des acteurs étrangers publics et privés est qualifié d’accaparement des terres. Jusqu’ici, plus de 40 millions d’hectares ont changé de mains ou font l’objet de négociations – dont vingt millions en Afrique seulement. Pour ce faire, GRAIN calcule que les investisseurs publics et privés ont offert plus de 100 milliards $. Facilitées par le secteur public, ces transactions sont tout de même surtout conclues et réalisées par des sociétés privées, en collusion avec des représentants du pays d’accueil. GRAIN a compilé des données sur l’identité de ceux qui accaparent les terres et sur l’envergure des marchés conclus; cette information est en grande partie maintenue cachée du public pour éviter les réactions politiques négatives.

L’accaparement des terres ne favorise en rien l’intérêt des communautés locales, dont plusieurs souffrent déjà d’une grave insécurité alimentaire. Et cette ruée vers les terres agricoles vise à faire disparaître l’agriculture à petite échelle plutôt qu’à l’améliorer. Les mouvements sociaux ont vite taxé cette nouvelle tendance mondiale de source infaillible de profonds conflits en vue de s’assurer la mainmise non seulement sur la terre, mais aussi sur l’eau. En Éthiopie, le gouvernement a déclaré son intention officielle de louer 3 millions d’hectares de terres agricoles à des investisseurs étrangers, 1 million d’hectares étant déjà officiellement alloués à des investisseurs arabes, asiatiques et européens depuis 2008. Selon des militants éthiopiens, l’impact de ces politiques sur les moyens d’existence des communautés équivaut au génocide de la population autochtone du pays.

Devant ces critiques, gouvernements, organisations internationales – telles que la Banque mondiale – et entreprises privées tentent d’élaborer de prétendus « codes de conduite » ou « lignes directrices volontaires » pour rendre ces transactions gagnant-gagnant. Les mouvements sociaux voient les choses d’un autre oeil. Pour GRAIN, ce discours gagnant-gagnant n’est tout simplement pas réaliste. On promet la transparence et la bonne gouvernance, mais il est improbable que les investisseurs étrangers respectent le droit à la terre des communautés quand les gouvernements locaux ne le respectent pas. Et les tenants du scénario gagnant-gagnant ne s’entendent pas sur ce qu’il convient de faire en cas probable de crise alimentaire dans les pays d’accueil. Doit-on autoriser les pays à limiter les exportations, y compris celles des terres agricoles d’investisseurs étrangers? Ou est-ce plutôt le prétendu libre-échange et les droits des investisseurs qui vont prévaloir? – une possibilité très réelle si on considère les régimes mondiaux en matière de commerce et d’investissement. Dans les communautés concernées d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine avec lesquelles nous avons communiqué, personne ne considère sérieusement ce concept de gagnant-gagnant.

Aujourd’hui, alors que plus d’un milliard de personnes souffrent chaque jour de la faim, nous avons désespérément besoin de bâtir et de protéger des systèmes alimentaires qui nourrissent les gens. La seule voie d’avenir consiste à renforcer l’agriculture familiale et les marchés locaux. Mais l’accaparement des terres nous entraîne rapidement dans la direction inverse. Il faut plutôt investir dans la souveraineté alimentaire, dans le million de marchés locaux et les trois milliards d’agricultrices, d’agriculteurs, de travailleuses et de travailleurs agricoles qui produisent actuellement la plus grande partie des aliments qui nourrissent nos sociétés. C’est dans cette formule, beaucoup plus que dans les mégafermes contrôlées par une minorité, que réside l’espoir d’un avenir viable.

Inter Pares

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Bulletin - Juin 2010

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