50 ans de solidarité avec les agriculteur-rice-s et les mouvements pour l’alimentation

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Membres d'un échange international de femmes rurales à Telangana, en Inde (2014). De G à Droite: Maude-Hélène Desroches (QC), Aline Zongo (Burkina Faso), agriculteur et collaborateur de la Deccan Development Society, Fatou Diouf (Sénégal) et Tiné N'doye. Crédit: Eric Chaurette/ Inter Pares

Depuis 50 ans, l’alimentation est au cœur du travail d’Inter Pares avec ses homologues. C’est un besoin fondamental de se nourrir, mais la faim existe encore. Et elle provient surtout de causes socioéconomiques et politiques. La justice sociale peut s’y attaquer. 

Si le vocabulaire a changé au fil des ans – agriculture écologique, sécurité alimentaire, justice alimentaire, souveraineté alimentaire et agroécologie – nos valeurs sont restées les mêmes. Nous sommes solidaires des personnes qui cultivent nos aliments. Nous croyons que la diversité – culturelle, biologique – enrichit les systèmes alimentaires. Nous honorons le savoir ancestral des femmes de milieu rural et des collectivités paysannes. Nous nous opposons au pouvoir de l’industrie qui veut contrôler les semences, les terres et les marchés. Et nous travaillons au Canada et partout dans le monde aux côtés de mouvements qui résistent à l’exploitation et créent des systèmes alimentaires et des politiques au service du bien commun plutôt que de la cupidité de l’industrie.

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Les années 1970 : le début d’un mouvement pour l’alimentation

En 1977, Inter Pares s’est jointe à des allié-e-s pour lancer la Commission populaire sur l’alimentation. La Commission a parcouru le Canada pour poser des questions pressantes à des milliers de membres des communautés. Pourquoi les fermes familiales sont-elles en train de disparaître? Et pourquoi les pays exportent-ils des aliments quand ils ne peuvent pas nourrir leur propre population? Pourquoi faut-il autant de produits chimiques dans ce que nous mangeons?

« La Commission a donné une voix aux citoyen-ne-s ordinaires pour articuler le dialogue national sur l’alimentation. Elle a montré que l’alimentation est politique et que les communautés peuvent s’organiser pour changer le système », rappelle la regrettée Cathleen Kneen, une pionnière de la Commission.

Le résultat? The Land of Milk and Money, un rapport historique sur la façon dont l’industrie contrôle de plus en plus notre alimentation et influe sur les politiques publiques au profit des grandes sociétés, contre les fermes familiales et le commerce local. Le processus s’est révélé aussi vital que le rapport : il a tissé des liens entre collectivités rurales et urbaines, personnes qui produisent et personnes qui mangent, communautés autochtones et non autochtones. Il a développé un regard critique et politisé l’alimentation pour toute une génération. Un mouvement pour l’alimentation était né.

À cette époque, Inter Pares a publié un livre qui allait profondément marquer son travail: Les semences de la terre: une richesse publique ou privée?, de l’activiste Pat Mooney. Il était l’un des premiers à lancer l’alerte sur la mainmise de l’industrie sur les semences mondiales et le déclin rapide de la diversité génétique dans les cultures alimentaires en raison de l’expansion des monocultures à forte intensité chimique. L’ouvrage a contribué à stimuler l’organisation internationale et jeté les bases de groupes tels que l'organisation ETC Group (Groupe d’action sur l’érosion, la technologie et la concentration) qui est par la suite devenue RAFI (Rural Advancement Foundation International) et GRAIN – avec qui nous collaborons encore aujourd’hui.

Les années 1980 : établir des liens internationaux

Inter Pares a commencé à soutenir ACORD dans la région du Sahel en Afrique de l’Ouest au début des années 1980. L’organisation s’est développée jusqu’à œuvrer dans 17 pays africains, appuyant le développement agricole, l’organisation paysanne, les droits des femmes et la création d’associations. En Inde, Inter Pares a commencé à travailler avec ASSEFA au renforcement des coopératives et associations paysannes. Ces organisations ont également aidé des milliers de personnes sans terre à obtenir des terres, de la formation et des outils agricoles. Nous avons aussi travaillé à la défense des fermes familiales aux côtés de l’Union nationale des fermiers au Canada.

Les années 1990 : soutenir les solutions alternatives

Dans les années 1990, Inter Pares a critiqué ouvertement l’aide alimentaire classique, plaidant pour une aide alimentaire non liée aux pays donateurs afin de ne pas accroître la dépendance à l’endroit des aliments importés et ne pas aux économies et moyens de subsistance agricoles locaux. La critique se fondait sur notre pratique : au Mali, en collaboration avec ACORD, nous avons assuré l’approvisionnement alimentaire de populations déplacées avec des aliments produits par des collectivités dogons en situation de sécurité alimentaire. Et à la frontière birmano-thaïlandaise, nous avons financé l’achat de riz et de légumes produits localement pour les populations réfugiées.

En collaboration avec l'ETC Group (devenu RAFI), Inter Pares a publié des livrets pratiques sur la conservation des semences communautaires, qui ont été largement diffusés et ont soutenu le travail politique visant à protéger la biodiversité agricole. L'un des arguments clés était que les agriculteur-rice-s conservent les semences et devraient être les gardien-ne-s de ce patrimoine commun. Inter Pares a poursuivi ce travail en soutenant leurs systèmes semenciers et le développement de banques de semences communautaires. Avec le soutien de l'Agence canadienne de développement international (aujourd'hui Affaires mondiales Canada) et de donateurs et donatrices à l’international, nous avons ensuite pu aider à mobiliser davantage de fonds et à approfondir notre soutien aux communautés agricoles en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

Inter Pares a aussi commencé à travailler avec des organisations de pointe en agriculture durable afin d’accroître la sécurité alimentaire en Asie du Sud. Au Bangladesh, nous avons travaillé avec des organisations locales afin de promouvoir les pratiques agricoles écologiques qui améliorent la santé des sols et réduisent le recours aux engrais chimiques et aux pesticides, en plus de restaurer la biodiversité. En Inde, nous avons amorcé une collaboration à long terme avec la Deccan Development Society (DDS), un mouvement mené par les femmes, formé surtout d’agricultrices de la caste des Dalits qui ont récupéré des terres et ont créé des systèmes alimentaires communautaires résilients et autonomes, fondés sur un vaste éventail de variétés culturales locales.

Les années 2000 : résister au contrôle des entreprises

Alors que les cultures génétiquement modifiées se répandaient au début des années 2000, Inter Pares s’est jointe à des allié-e-s pour résister à la promotion des organismes génétiquement modifiés (OGM) par des gouvernements du Nord – dont les É.-U. et le Canada. Nous avons coorganisé des dialogues sur les politiques pour amplifier la voix des agriculteurs et des agricultrices, des leaders autochtones et des scientifiques qui mettaient en garde contre les risques posés par les OGM pour la biodiversité et les moyens de subsistance paysans. Le message était clair : les OGM et les droits de propriété intellectuelle qui y sont liés menacent directement les moyens de subsistance paysans, la conservation des semences et la biodiversité.

Quand le Canada a tenté de lever le moratoire mondial sur la technologie des semences Terminator – qui rendait les semences stériles après une première récolte –, nous avons appuyé le lancement de la campagne internationale pour interdire Terminator. Le moratoire a été non seulement préservé, mais renforcé, une victoire majeure à l’échelle mondiale pour la société civile et le monde paysan. La campagne a révélé l’influence exercée par les sociétés multinationales de l’agrochimie sur le gouvernement canadien. Dans cet esprit, Inter Pares a contribué à la mise en commun des ressources des activistes contre les OGM en 2006, ce qui a mené à la création du Réseau canadien d’action sur les biotechnologies (RCAB). Le Réseau continue de contester la mainmise de l’industrie sur l’alimentation et l’agriculture, de concert avec son organisation sœur au Québec (membre du RCAB), Vigilance OGM, un autre homologue d’Inter Pares.

En 2007, Inter Pares s’est jointe à Nyéléni, un forum sur la souveraineté alimentaire tenue au Mali. Organisé par La Via Campesina et ses allié-e-s, le forum international définissait la souveraineté alimentaire comme « le droit des peuples à une alimentation saine, dans le respect des cultures, produite à l’aide de méthodes durables et respectueuses de l’environnement, ainsi que leur droit à définir leurs propres systèmes alimentaires et agricoles » (source: Déclaration de Nyéléni).

La souveraineté alimentaire appelle à se réapproprier les systèmes alimentaires afin que les pays, les communautés et les familles puissent faire des choix alimentaires sans que ceux-ci soient dictés par les marchés ou les entreprises.

L’expérience s’est révélée transformatrice, pour affirmer clairement que la sécurité alimentaire ne peut s’attaquer à elle seule aux causes profondes de la faim. Inspirée par Nyéléni et misant sur l’héritage de la Commission populaire sur l’alimentation, Inter Pares et des allié-e-s ont lancé le projet Pour une politique alimentaire populaire au Canada. La prémisse : plutôt que de réagir à une mauvaise politique, ou à l’absence de politique, les citoyennes et les citoyens allaient élaborer leur propre politique de souveraineté alimentaire. De 2008 à 2011, plus de 3500 personnes ont présenté leur vision d’un système alimentaire ancré dans la justice, la durabilité et le savoir autochtone. Le processus a culminé avec Du pain sur la planche : une politique alimentaire populaire pour le Canada, qui a marqué le travail de plaidoyer du Réseau pour une alimentation durable (RAD) et contribué directement à l’adoption par le gouvernement fédéral d’une Politique alimentaire pour le Canada en 2019 et, plus récemment, d’un Programme national d’alimentation scolaire.

Les années 2010 : connecter les agricultrices et les agriculteurs au-delà des frontières

Misant sur des liens développés depuis des décennies, Inter Pares a coordonné une série d’échanges entre agricultrices d’Afrique de l’Ouest, de l’Inde et du Canada. Elles ont appris directement les unes des autres, partageant leurs luttes et leurs innovations – de l’agroécologie fondée sur le millet en Inde aux impacts dévastateurs du coton génétiquement modifié au Burkina Faso. Ces échanges ont stimulé la recherche critique menée par les agricultrices et permis à Inter Pares d’obtenir des fonds d’Affaires mondiales Canada (AMC) en vue d’approfondir et d’élargir le travail avec nos homologues en appui au travail en agroécologie mené par les femmes en Afrique de l’Ouest.

À la même époque, Inter Pares travaillait avec COPAGEN et l’Université de Montréal à une recherche sur les acquisitions de terres à grande échelle en Afrique de l’Ouest. Dans la foulée de la crise financière de 2008, des investisseurs ont acheté des terres en Afrique de l’Ouest à titre d’investissement sûr, souvent en secret et sans le consentement des collectivités. Avec l’appui du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), nous avons étudié cet accaparement des terres en Guinée-Bissau, au Sénégal, en Guinée et en Côte d’Ivoire pour en cerner les facteurs et renforcer la résistance afin que les terres restent aux mains des communautés.

Où en sommes-nous aujourd'hui ?

Aujourd’hui, Inter Pares continue de travailler la main dans la main avec les mouvements paysans, les femmes de milieu rural et les organisations communautaires au Canada et ailleurs pour défendre le contrôle des terres, des semences, de l’eau et de l’alimentation.

Au Canada, Inter Pares participe activement à plusieurs coalitions. À titre de membre fondateur du RAD, nous offrons du soutien institutionnel et des fonds, en plus de participer à des projets clés tels que Je mange donc je vote. En vue d’influer sur la façon dont se déploie l’aide internationale au développement, Inter Pares apporte son analyste féministe au Groupe canadien de réflexion sur la sécurité alimentaire afin d’appuyer les approches agricoles qui favorisent l’autonomie (en lien avec les terres, les semences, le savoir et les marchés). De concert avec le RCAB, nous continuons aussi à contester l’influence de l’industrie sur les biotechnologies.

Sur la scène internationale, nous continuons d’appuyer des organisations comme la DDS en Inde et plus d’une douzaine d’autres en Amérique latine, en Asie et en Afrique afin de bâtir des systèmes alimentaires locaux résilients et promouvoir la souveraineté alimentaire et l’agroécologie. Dans les dernières années, nous avons réussi à obtenir plus de 20 millions $ d’AMC pour approfondir le travail de nos homologues en Afrique de l’Ouest, inspiré par des décennies d’échanges d’apprentissage paysans et enraciné dans la pratique féministe, le savoir local et la solidarité.

Comment nous travaillons

Notre travail est enraciné dans des liens à long terme fondés sur la confiance et la solidarité avec des organisations féministes, des mouvements paysans et des femmes de milieu rural. C’est leur expertise qui nous guide. Nous accompagnons la recherche menée par les agricultrices et les agriculteurs, la formation en agroécologie et le travail d’évaluation de la sécurité des semences, et nous faisons entendre la voix des femmes de milieu rural dans les cercles de décision. Les échanges d’apprentissage paysans restent l’un de nos outils les plus puissants pour bâtir la solidarité, favoriser la création de liens de confiance et stimuler de nouveaux projets. Nous travaillons en coalition pour amplifier le pouvoir collectif. Avec nos allié-e-s, nous participons à des campagnes qui lancent l’alerte sur des menaces pressantes à la souveraineté alimentaire. Et nous collectons des fonds auprès du public canadien afin de garantir la poursuite et le développement de ce travail au cours des 50 prochaines années.

Poursuivre notre action

La lutte pour la souveraineté alimentaire est loin d’être terminée. La concentration de l’industrie dans l’alimentation et l’agriculture s’intensifie et les changements climatiques exercent une pression énorme sur les écosystèmes et les communautés. Malgré tout, le savoir, la résilience et la créativité du milieu paysan, notamment des agricultrices, sont porteurs d’espoir et nous montrent la voie à suivre.

Pour l’avenir, Inter Pares a la ferme intention de poursuivre son travail côte à côte avec des homologues qui réinventent et rebâtissent des systèmes alimentaires capables de nourrir à la fois les personnes et la planète. Ensemble, nous poursuivrons la lutte pour la souveraineté alimentaire – comme nous le faisons depuis 50 ans.

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