Le projet de Target Malaria vise à utiliser la technologie CRISPR-Cas9 pour réaliser un forçage génétique chez les moustiques porteurs du paludisme en la propageant dans la population de moustiques jusqu’à faire disparaître l’espèce en question. Le lâchage de 10 000 « moustiques mâles stériles », qui n’ont pas encore fait l’objet de forçage génétique, est la première étape de l’expérience dont le but est de lâcher des moustiques génétiquement modifiés dans la nature.
Le projet est très controversé.
Dans les mois précédant l’annonce, les groupes de la société civile et les activistes de Ouagadougou ont organisé une manifestation qui a regroupé des agriculteurs et des groupes venus du Sénégal, du Burkina Faso, de Côte d’Ivoire et du Bénin pour manifester contre les expériences de forçage génétique et les autres formes de modification génétique dans un pays qui a déjà été victime d’expériences ratées de coton Bt génétiquement modifié. Ces groupes ont également refusé d’être les « cobayes » d’une expérimentation de l’Occident.
La plupart des journalistes qui ont écrit ou publié des articles sur les moustiques issus du forçage génétique ont visité les villages visés par le lâchage en compagnie de Target Malaria et non en toute indépendance.
En début octobre, Ali Tapsoba de l’organisation Terre à Vie, Issouf Sanou de l’organisation paysanne FENOP (Fédération Nationale des Organisations Paysannes), un caméraman et moi sommes allés de Ouagadougou à Bobo-Dioulasso. Nous voulions mener une enquête indépendante afin de recueillir différentes perspectives des villageois sur leur compréhension du projet ainsi que leurs préoccupations.
Nous avons conclu que beaucoup d’habitants de Bobo-Dioulasso, de Bana et de son village voisin, Nasso, ont des préoccupations relatives aux effets potentiels du projet de Target Malaria ainsi qu’à l’absence d’évaluation des risques et ne sont pas au courant de plusieurs détails du projet, notamment de ses sources de financement.
Bobo-Dioulasso
À Bobo-Dioulasso, la deuxième plus grande ville du Burkina Faso et capitale de la région des Hauts-Bassins située à 18 kilomètres de Bana et de Sourkoudingan, les villages visés par le lâchage de moustiques. Certaines organisations de la société civile ont noté que Target Malaria ne les avait pas informées du projet.
La ville de Bobo-Dioulasso, située au sud-ouest du Burkina Faso à 6 heures de route de Ouagadougou, est la capitale de la région des Hauts-Bassins et la deuxième plus grande ville du pays. Nous avons rencontré certaines autorités régionales de Bobo pour savoir ce qu’elles pensaient du projet. Le gouverneur, Antoine Aliou, s’est entretenu brièvement avec nous. Il n’était pas à l’aise pour s’exprimer publiquement et s’est juste contenté de dire que le paludisme était un grave problème dans la région et que le gouvernement était disposé à trouver des solutions pour lutter contre.
Christophe Sanou est le maire du cinquième arrondissement dont fait partie Pala, un village initialement visé par le lâchage de moustiques. Il a indiqué que Target Malaria est allé à Pala sans pour autant l’informer du projet et de sa visite du village. Il voulait savoir ce qui arriverait une fois que les moustiques mâles stériles étaient lâchés dans la nature. Il a aussi noté que ses inquiétudes étaient partagées par les autres conseillers de l’arrondissement.
« Tous les autres conseillers ont exprimé les mêmes inquiétudes et voulaient comprendre ce qui arriverait aux moustiques stériles. C’est réellement inquiétant pour l’ensemble des membres du conseil de l’arrondissement ». – Christophe Sanou, Maire du cinquième arrondissement, dont fait partie le village de Pala
Les activistes et autres groupes de la société civile basés à Bobo semblaient aussi ignorer les tenants et les aboutissants du projet. Un groupe en particulier, la Coordination des femmes de la région des Hauts-Bassins, représente plusieurs milliers de femmes dans la région. Le groupe déclare avoir appris l’existence du projet de Target Malaria lors d’un atelier organisé par le Collectif citoyen pour l’agroécologie (CCAE) en juillet 2018. Il avait de nombreuses préoccupations relatives au projet, dont le manque de sensibilisation et de consultation. Il pensait que le moins que Target Malaria puisse faire c’est de sensibiliser et d’interpeller la population. Comme le maire de Pala, le groupe voulait savoir s’il y avait des risques et ce qui arriverait une fois les moustiques lâchés dans la nature.
« Les participants à l’atelier ont unanimement rejeté l’arrivée des moustiques mâles. Nous ne savons pas ce qui va se passer à l’issue de cette expérience … Je voudrais seulement qu’on nous laisse nous occuper de nos moustiques anophèles femelles nous-mêmes ». – Membre du comité d’organisation de la Coordination des femmes de la région des Hauts-Bassins.
Salimata Karambiri, l’une des membres de la Coordination, aimerait savoir quelles maladies pourraient potentiellement être transmises par les moustiques génétiquement modifiés et ce qui va se passer lorsqu’ils sont modifiés.
Douda Kambe Ouattara est le président de Y’en a marre, un groupe basé à Bobo et créé en 2014 lors du renversement du gouvernement précédent. Y’en a marre est à l’origine un mouvement fondé au Sénégal par des rappeurs et des journalistes. À l’instar des autres que nous avons interrogés à Bobo, Ouattara ne savait pas grand-chose du projet de Target Malaria. Il a affirmé n’en avoir entendu parler que par le bouche-à-oreille jusqu’à ce qu’il prenne part à l’atelier de la CCAE. D’après lui, Target Malaria ne s’est entretenu qu’avec les habitants des villages visés par le lâchage et non avec les populations de Bobo-Dioulasso. C’est très inquiétant, à son avis. Le fait que le projet a considérablement avancé et que la majorité de la population en ignore les tenants et les aboutissants lui montre qu’« on veut leur cacher quelque chose ».
Cela ne concerne pas seulement les villages ciblés. Cela concerne toute la région, et même tout le pays. Quand les gens de Bana disent que ce qui se passe dans leur village ne concerne pas les autres, ce n’est pas vrai. Ils ne peuvent pas faire rester les moustiques dans leur village. Ce genre de projet nécessite généralement beaucoup de financement. Nous aimerions en savoir davantage sur le projet … comme il s’agit de la première expérience du genre et que cela commence chez nous. C’est préoccupant. C’est inquiétant d’être les cobayes d’une telle expérience – Douda Kambe Ouattara, Y’en a marre
Et Ouattara d’ajouter qu’il a été difficile pour eux de communiquer avec les gens au sein de ces collectivités. En effet, notre propre enquête révèle que les journalistes qui avaient essayé d’entrer en contact avec les villages de Bana et Sourkoudingan indépendamment de Target Malaria n’ont pas eu de succès.
Villages de Bana, sourkoudiguan et Nasso
La veille de notre visite au village de Bana, Ali Tapsoba a appelé le chef du village pour l’informer de notre venue. Il y a quelques mois, Tapsoba et certains de ses collègues de la Coalition pour la protection du patrimoine génétique africain (COPAGEN) ont rencontré les autorités de Bana. Au début, le chef était d’accord pour nous rencontrer, mais le matin de notre visite, il nous a dit de ne pas nous déplacer parce qu’il y avait des célébrations culturelles au village. Tapsoba a mentionné que du fait que nous venions de Ouagadougou, nous ferions un bref passage. Le maire du septième arrondissement, dont fait partie Bana, nous a conseillés de visiter le village en compagnie de son chauffeur.
Bana se trouve à 18 kilomètres de Bobo. À notre arrivée au village, le responsable du Conseil villageois de développement du village (CVD) et un jeune homme, que Tapsoba avait rencontré en début d’année et qui avait été recruté par Target Malaria pour capturer des moustiques, sont venus nous dire de nous en aller. Le chauffeur a expliqué que nous voulions rencontrer le chef et nous entretenir avec lui, mais ils ont refusé. On nous a demandé de quitter le village. Tapsoda et Issouf ont trouvé ce type d’accueil hostile très bizarre et extrêmement rare au Burkina Faso.
Comme on nous a refusé l’accès au village, nous avons pris le chemin de Sourkoudingan, le village voisin également visé par le lâchage de moustiques, et qui est situé à quelques kilomètres de là.
Nous avons été chaleureusement accueilli à notre entrée de Sourkoudingan et nous nous sommes rendus chez le chef pour le rencontrer et avoir sa permission pour parler aux habitants du village. À l’extérieur de la maison, il y avait une affiche de Target Malaria collée à un arbre. Alors que nous approchions de la maison, des jeunes hommes sont apparus et ont menacé de faire brûler la voiture. Ils étaient catégoriques et insistaient que nous devions nous en aller et ne pouvions rencontrer le chef ou parler à personne. Nous sommes alors retournés à l’entrée du village où un échange tendu a éclaté entre ces jeunes hommes et les gens qui nous avaient accueilli auparavant.
Plus tard, nous avons entendu des rumeurs selon lesquelles les villageois avaient reçu un coup de fil de Ouagadougou leur défendant de nous parler ou de nous laisser entrer dans le village.
Quelques jours plus tard, le maire de Bana est intervenu pour que nous puissions entrer dans le village. J’y suis retourné en compagnie de Gigue Abdullahi, conseiller du maire, et d’un membre du mouvement Balai Citoyen. Nous avons rencontré le CVD, le jeune attrapeur de moustiques, le chef de village ainsi que le chef coutumier. Lors d’une entrevue filmée avec le chef coutumier, ce dernier nous a demandé si nous avions effectué des démarches auprès de Target Malaria avant de venir au village.
Au milieu de notre entrevue, on nous a signifié que c’était fini et que le chef n’avait plus rien à ajouter. Malgré la propre évaluation des risques de Target Malaria indiquant que la « première génération de moustiques issus de la technologie du mâle stérile … ne sera probablement pas utilisée dans la lutte contre le paludisme en Afrique », le chef du village et son chef coutumier croyaient que le lâchage de 10 000 moustiques mâles stériles génétiquement modifiés allait entraîner une réduction du paludisme.
À la suite de notre entretien avec le chef de village, on ne nous permettait toujours pas d’interroger d’autres gens du village. Nous avons conduit une bonne distance pour arriver à la maison du conseiller du maire. Nous avons réussi à interroger des villageois dont la résidence se trouve hors du centre de Bana.
Les agriculteurs à qui nous avons parlé à Bana[1] ne savaient pas grand-chose du projet, et certains ont fait part de leurs inquiétudes. Un villageois a dit avoir pris connaissance du projet en regardant la télévision et en écoutant la radio. Il était absent lors de la rencontre qui s’est tenue plus tôt dans l’année pour discuter du projet, d’après lui. Sa compréhension de la technologie et du projet était limitée :
« Ils ont dit qu’ils captureraient les moustiques et les amèneraient en Europe pour les rendre stériles. À leur retour, ces moustiques, maintenant devenus mâles stériles, rendraient stériles tous les autres moustiques non-modifiés qu’ils mordraient. Par conséquent, même s’ils vous mordent, vous n’attrapez pas le paludisme ». – Agriculteur du village de Bana
Une autre agricultrice et résidente de Bana a affirmé qu’aucun membre du projet n’est venu la voir pour lui expliquer les tenants et les aboutissants du projet. Tout ce qu’elle savait c’est qu’on capturait des moustiques afin de réduire le paludisme. Elle a expliqué que la plupart des activités autour du projet se déroulaient au centre du village, et comme elle habitait loin, elle n’était pas impliquée. Gigue Abdullahi Sekou, le conseiller auprès du maire, a expliqué que les autorités du village ont approuvé le projet au nom du reste du village après la tenue d’une assemblée publique. Nous avons demandé à un éleveur de volaille si le chef de village avait approuvé le projet avec son consentement. Il a répondu qu’il était loin du centre du village et qu’il n’était pas au courant.
« J’ai attiré l’attention de Target Malaria sur ce problème. Je leur dit de prendre des mesures afin que tout le village soit impliqué. Par exemple, le recrutement de jeunes gens pour capturer les moustiques devrait concerner les jeunes de tous les coins du village pour que l’information circule mieux. Si vous voyez que les gens résistent à l’idée d’accorder des entrevues, c’est parce qu’ils ont peur de perdre le peu de profit qu’ils tirent du projet. Target travaille avec les leaders du village, et ces derniers relayent l’information au reste des villageois. J’ai essayé de convaincre les gens de Target de constituer des équipes qui feraitent le tour du village en petits groupes et ils ont dit qu’ils allaient commencer à le faire. Il semble qu’ils ne l’ont pas fait, et je ne sais pas où ils en sont en ce moment ». – Gigue Abdullahi Sekou.
Aucune des personnes que nous avons interrogées n’avait vu ou signé de formulaires de consentement, ou n’était au courant que l’ultime objectif du projet était de faire disparaître les moustiques porteurs du paludisme. Ils ignoraient aussi les risques potentiels et croyaient que les 10 000 moustiques mâles stériles qui seraient lâchés durant la première phase auraient l’effet de réduire le paludisme dans le village.
Et un autre agriculteur d’ajouter que ceux qui travaillaient comme attrapeurs de moustiques dans le cadre du projet de Target Malaria, entre 10 et 20 personnes d’après lui, ont bénéficié d’un traitement médical au cas où ils contracteraient le paludisme. Cependant, ceux qui ne collaboraient pas avec le projet n’en bénéficiaient pas. L’avantage pour les attrapeurs de moustiques, disait-il, c’est qu’ils pouvaient gagner un peu d’argent.
« Si je ne suis pas en mesure de comprendre, je ne peux pas donner mon consentement, car je ne sais pas quels dommages ces moustiques peuvent causer. De toute façon, cela me fait peur parce que je ne sais pas ce qui va se passer. Cela commence par la conception de moustiques stériles, mais sait-on ce qui va en résulter? Je ne sais vraiment pas ». – Agriculteur de Bana
Une des questions qui soulèvent de sérieuses préoccupations d’ordre éthique c’est la façon dont l’équipe de Target Malaria capture les moustiques pour effectuer ses expériences. Un conseiller de Nasso, le village voisin de Bana, a mentionné que son cousin, qui habite à Bana, a été servi de « cobaye » pour capturer des moustiques. Autrement dit, il devait s’asseoir sur une chaise et attraper les moustiques au moment où ils se posaient sur sa peau. Il a par la suite contracté le paludisme. Le conseiller ne savait pas si le paludisme était causé par l’expérience, mais il a dit que les proches de son cousin lui ont toutefois conseillé de ne pas poursuivre l’expérience. Il a demandé à Target Malaria de vérifier si l’utilisation de personnes comme « cobayes », à l’instar de son cousin, pouvait causer des problèmes, même si on leur avait dit qu’il n’y aurait pas de problèmes et que l’expérience était nécessaire pour la recherche de solutions pour l’éradication du paludisme. Comme tous les autres que nous avons interrogés, le conseiller a fait part de ses inquiétudes concernant les effets secondaires de la modification des moustiques.
Un résident de Bana que nous avons rencontré à Bobo était très favorable au projet. Il a dit n’être au courant d’aucun risque lié au processus. Il a décrit le processus de capture des moustiques comme suit :
« Après avoir capturé les moustiques avec un morceau de tissu, de petits tubes sont distribués aux attrapeurs pour les recueillir à 20 h, 21 h, 22 h et 23 h, à partir de 20 h. On s’assoit sur une chaise et on ne bouge pas de là. Lorsqu’un moustique se pose, on ne le tue pas, on fait tout ce qu’on peut pour l’enfermer dans le tube avant de le mettre de côté. On ne mélange pas les moustiques que l’on capture entre 20 h et 21 h. Les tubes de 21 h sont mis de côté de même que ceux de 22 h. Cela prend une heure pour capturer les moustiques et puis procéder à la séparation des tubes. Personnellement, je n’accepterai jamais de m’asseoir comme ça pour attraper des moustiques. Mais, je sais que ceux qui le font sont payés, car ils reçoivent de l’argent à la fin de chaque mois,. En ce qui concerne le financement [du projet de Target Malaria], nous ne sommes pas en mesure de vous dire d’où ça vient et en quoi il consiste. Nous n’en savons rien. – Résident du village de Bana.
Nasso
Nasso, the neighbouring Bana, lies about five kilometres away from Bana and has a population of an estimated 3,365 people. Sanou Simplice, the president of Nasso village said that people from Target Malaria came to Nasso to talk about their work in June 2017. The seven people who were present during the exchange asked Target Malaria what consequences would result from the experiments and the project officials explained that as it was an experiment, the results would reveal more information.
“We saw what happened with Monsanto – modified organisms always leave traces…since they are doing research, we will see what happens with the next steps.” –Sanou Simplice, Nasso
Simplice also asked Target Malaria if the technology had been tested before, and they responded that the reason why it was being tried in Burkina Faso was because it has been tried out elsewhere and gave convincing results. A primary school teacher that we spoken to in Bobo-Dioulasso suggested that the reason why risk assessments have not been spoken about by Target Malaria is because the technology is said to have been “well mastered.” This seems to contradict what many people we spoke to were not aware of, that a gene drive has never been released into the wild before; how it will fare in nature outside the laboratory is yet unknown.
Simplice also said that they were told that the release of mosquitoes in Bana would not affect the village of Nasso. This too is a questionable claim since there is significant movement between the two villages as they are located very close together.
In their promotional material, Target Malaria claims that they approach the project in a way that ensures that “human well being and environmental considerations are fundamental.” They say that they work with local communities and take their concerns into account: “no part of the project goes ahead without this consent.”
As our investigations have revealed, the project has only taken into consideration the consent of a small group of leaders in the central area of the targeted community of Bana, and the process through which their consent was obtained is still unknown. Our investigations into the way in which mosquitoes have been captured, asking villagers to use their own bodies to catch malaria-carrying mosquitoes and exposing themselves to malaria, reveal that contrary to the project’s claims, “human well being” is not being taken into account.
Target Malaria claims that their stakeholders “have a right to understand what we do and to decide whether to support us,” yet people we spoke to in Bobo-Dioulasso, Bana and Nasso, either did not understand the project well or at all, and had a number of concerns which have not been addressed. Instead, Target Malaria’s project has generated a great deal of controversy and as we found during our trip, is shrouded in secrecy.

