50 ans à construire la paix et la démocratie menées localement

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Depuis des décennies, DEMUS, homologue d'Inter Pares, se bat pour que les victimes du programme de stérilisation forcée au Pérou obtiennent justice, notamment par le biais de manifestations comme celle-ci. Crédit: DEMUS

À Inter Pares, la paix n’a jamais été un produit à livrer.

C’est un processus—lent et générationnel. Et les personnes à qui cela importe le plus doivent mener ce processus. L’édification de la paix doit être menée localement.

Ce principe tisse la trame de notre travail de solidarité depuis cinq décennies.
Alors que les menaces contre la démocratie se multiplient dans le monde, cette leçon est plus importante que jamais. À l’occasion de notre 50e anniversaire, nous jetons un regard rétrospectif non seulement sur ce que nous avons accompli, mais aussi sur la manière dont nous l’avons fait : par des partenariats féministes, long terme, fondés sur la solidarité.

Nos racines

La paix et la démocratie sont dans notre ADN depuis le début.

Pour un changement véritable, il faut travailler ensemble. Alors nous travaillons depuis nos débuts aux côtés de personnes aux prises avec les inégalités structurelles, les conflits armés et la répression.

En 1976, Inter Pares s’est jointe à un consortium d’organisations de la société civile européenne pour former l’Agence pour la coopération et la recherche en développement (ACORD). ACORD rejetait les modèles d’aide coloniaux à la verticale, formant plutôt des partenariats avec les communautés afin qu’elles exercent leurs droits et améliorent leurs moyens de subsistance à leur façon.

À la fin des années 1990, ACORD s’efforçait de devenir un réseau davantage dirigé par la communauté africaine, une transition que nous avons soutenue. Désormais axé sur la réconciliation et la justice de genre dans les zones de conflit, otamment au Rwanda, au Soudan, en Angola et au Mali, ACORD a combiné l’aide immédiate et le renforcement des capacités à long terme. Inter Pares a travaillé avec ACORD pendant 42 ans, jusqu’à sa fermeture en 2018.

« Nous faisions partie d’une coalition internationale pour démocratiser les relations d’aide, aider les gens à définir leur vie et exprimer notre solidarité le plus efficacement possible, » évoque Molly Kane, ex-membre de l’équipe d’Inter Pares et ancienne présidente du conseil d'administration d'ACORD. « Nous n’avons pas toujours réussi, mais nous avons toujours été une organisation en apprentissage constant. Nos valeurs sont constantes : apprendre, changer, travailler avec d’autres et explorer de nouvelles voies. »

En 1979, Inter Pares et d’autres organismes internationaux ont lancé le Project Counselling Service (PCS) en Amérique latine. Pendant quatre décennies, le PCS a soutenu des organisations locales œuvrant auprès de populations déracinées par la violence. Du Mexique au Chili, le PCS a mis les femmes au cœur de son travail avec les collectivités déplacées par les conflits et veillé à ce que leur voix alimente les processus de justice transitionnelle. En 2007, le PCS est devenu une organisation menée localement.

L’approche de counseling du PCS avec les organisations locales était enracinée dans la solidarité, combinant soutien matériel et accompagnement étroit. Elle favorisait les partenariats horizontaux fondés sur la confiance, la flexibilité et le dialogue, selon le principe que les collectivités—en particulier les victimes de conflits—ont le droit de mener leurs processus de justice à leur façon. Cette approche a renforcé la légitimité des partenaires dans des contextes à risque élevé, polarisés sur le plan politique.

Au Mexique, nous avons collaboré avec Alianza Cívica, une coalition formée par sept groupes mexicains spécialisés dans la surveillance électorale, à l’approche de l’élection présidentielle de 1994. Inter Pares a contribué à son organisation à l’échelle nationale, en soutenant la mobilisation de plus de 20 000 personnes chargées de surveiller les élections, y compris des volontaires internationaux comme Roch Tassé, d’Inter Pares. Ces efforts ont renforcé la confiance du public dans l’administration électorale et ont contribué à légitimer les élections mexicaines pendant une transition démocratique critique.

« Nous n’avons jamais offert de réponses toutes faites. Nous avons écouté, appris et formé des partenariats avec des personnes qui osaient prendre d’énormes risques pour que les choses changent. Notre travail consistait—et consiste encore—à créer des connexions avec des homologues et entre homologues pour accomplir ensemble ce qu’ils n’auraient pu faire chacun de leur côté » , explique Jean Symes, membre de l’équipe d’Inter Pares et gestionnaire de programme pour l’Amérique latine à la fin des années 1990. « Ces liens sont un gage de soutien mutuel, d’apprentissage, de ressources en commun et de pouvoir collectif, apportant la diversité des expériences et des idées, ainsi qu’un dynamisme et une pérennité véritables à notre action collective à l’échelle mondiale. »

Et depuis, notre travail est ancré dans cet éthos—la solidarité plutôt que la charité.

Élargir notre portée

Au milieu des années 1990, nous avons commencé à collaborer avec le Burma Relief Centre (BRC), en soutenant des groupes locaux dirigés par des communautés autochtones qui résistaient à une dictature violente en Birmanie.

Par l’intermédiaire du BRC, nous avons formé un partenariat avec la Clinique Mae Tao (MTC), qui offre des services de santé aux populations déplacées à la frontière birmano-thaïlandaise. En 2002, la Dre Cynthia Maung, fondatrice de la MTC, a reçu le prestigieux prix Ramon Magsaysay pour son intégrité, son leadership et son travail humanitaire.

Au début des années 2000, nous avons intensifié notre soutien aux organisations locales menées par les femmes et les jeunes en zone de conflit—dont plusieurs opéraient en exil. Ces organisations ont documenté les terribles violations des droits de la personne commises par le régime militaire, ripostant au discours qui limitait la crise birmane à une affaire de répression politique. Elles ont aussi publié des rapports sur la façon dont l’armée utilisait le viol comme arme de guerre, forçant la communauté internationale à reconnaître la violence systématique qui ciblait les femmes et les filles autochtones.

« Travailler avec des organisations de la société civile de régions majoritairement autochtones en Birmanie, notamment des groupes de femmes, c’est amplifier des voix qui sont délibérément réduites au silence », dit Nikki Richard, membre de l’équipe d’Inter Pares.

La Birmanie est en proie à une guerre civile depuis la prise du pouvoir par l’armée en 2021. Aujourd’hui, nos homologues comblent un vide énorme en matière de santé, de moyens de subsistance et de gouvernance—en plus de jeter les bases d’une future démocratie fédérale enracinée dans le leadership et les droits des personnes autochtones.

Cela englobe les bases d’un système de santé. En 2025, nous avons invité au Canada la Dre Cynthia et neuf autres leaders autochtones birman-e-s du domaine de la santé pour un voyage d’études sur le système de santé fédéral, en vue de faciliter la transition vers un fédéralisme démocratique une fois la paix revenue en Birmanie.

Leur lutte perdure, tout comme notre solidarité.

Échanges

Nous avons toujours connecté les gens au-delà des frontières dans des échanges Sud-Sud et Sud-Nord—où les mouvements peuvent partager stratégies et solidarité.

En 2003, nous avons réuni des activistes d’organisations de la Birmanie et du Guatemala. Les deux groupes de femmes avaient bâti de solides mouvements en exil, respectivement en Thaïlande au Mexique.

« L’échange entre les femmes de Birmanie et du Guatemala reposait sur l’idée que les femmes réfugiées du Guatemala et de Birmanie ont des expériences parallèles », explique Rita Morbia, membre actuelle de l’équipe d'Inter Pares et l'une des coordinatrices de l'échange. « Elles avaient fui la violence sanctionnée par l’État, s’étaient battues pour survivre en exil avec peu de soutien et avaient ressenti le besoin de s’organiser en tant que femmes. Toutes les femmes devaient aussi relever le défi de trouver une voix autonome et résister à l’hostilité et la discrimination masculines. Le principal objectif de l’échange était d’analyser l’expérience de retour des femmes guatémaltèques afin d’en tirer des leçons pour les réfugiées birmanes et de renforcer la solidarité entre les mouvements de femmes. »

En 2008, Inter Pares s’est jointe au PCS pour organiser un échange entre femmes du Guatemala, du Pérou et de la Colombie afin de partager leurs luttes pour être reconnues comme survivantes de la violence sexuelle pendant un conflit. L’échange a aidé les organisations de victimes à gagner de l’assurance afin de réclamer de leur gouvernement respectif justice et réparation—à leur façon.

En 2023, nous avons facilité un échange à Haïda Gwaii, en Colombie-Britannique, entre membres du peuple haïda et leaders autochtones de la Birmanie. Les discussions ont abordé tant la gouvernance des terres que la survie culturelle sous la colonisation.

« Nous avons vécu des expériences similaires sous la colonisation, notamment l’interdiction des pratiques culturelles et de l’identité autochtone », évoque Paul Sein Twa du KESAN (Réseau karen d’action sociale et environnementale), un de nos homologues en Birmanie.

Ces échanges nous ont montré que lorsque les luttes sont partagées au-delà des frontières, il en va de même pour les stratégies, le courage et l’espoir nécessaires pour les soutenir.

Aujourd'hui

Aujourd’hui, nos partenaires réclament la paix là où des communautés entières—autochtones, femmes et personnes LGBTQI+—ont été exclues des instances de décision.

Mais au Soudan, malgré des décennies de dictature, de guerre et de révolution, des organisations de femmes continuent de mener le combat pour la paix et l’égalité.

Asha El-Karib, une activiste de notre homologue l’Organisation soudanaise pour la recherche et le développement (SORD), rêve de « faire tomber toutes les limites et les barrières—genre, ethnie, classe, religion, géographie—qui entravent l’unité des femmes et  la transformation de la société ».

Les femmes ont été à l’avant-garde de tous les moments clés au Soudan, de l’accord de paix de 2005 au déclenchement de la guerre en 2023. Depuis le début des années 2000, nous les accompagnons à chaque tournant—pour amplifier le plaidoyer dans les pourparlers de paix, renforcer le travail de justice transitionnelle et, aujourd’hui, soutenir les interventions communautaires dans la pire crise humanitaire au monde.

Notre solidarité adaptative avec les Soudanais-e-s témoigne de notre approche : des partenariats féministes qui persistent et évoluent selon chaque phase de la lutte.

En Amérique latine, plusieurs organisations que nous soutenions dans le cadre du PCS sont devenues nos homologues directs à la fermeture de l’organisation en 2018.

Au Guatemala, nos partenaires ont aidé à briser le silence autour du recours à la violence sexuelle pendant le génocide contre les peuples autochtones dans les années 1980. Leur travail a contribué à la condamnation historique en 2013 de l’ex-dictateur Efraín Ríos Montt, où le tribunal a reconnu la violence sexuelle comme outil délibéré du génocide.

En Colombie, le PCS a contribué à jeter les bases des accords de paix de 2016, après plus de 50 ans de conflit armé. Aujourd’hui, notre homologue Colombia Diversa documente la façon dont les groupes armés ont ciblé les personnes LGBTQI+ pendant le conflit et contribue de façon importante au processus de vérité et de réconciliation.

Au Pérou, nous avons appuyé les femmes autochtones survivantes de la violence politique—notamment celles qui ont été ciblées par la campagne de stérilisation forcée sous la dictature de Fujimori dans les années 1990. Dans le cadre de notre partenariat de longue date avec DEMUS, nous avons aidé des femmes autochtones de milieu rural à réclamer justice, réparation et guérison collective.

Ce ne sont pas des projets à court terme. Ces projets sont le résultat de décennies de confiance mutuelle et de partage des analyses.

Justice chez nous

Ici au Canada, nous travaillons aussi en partenariat et en coalition pour veiller à ce que notre gouvernement soit à la hauteur des valeurs que nous défendons à l’étranger : droits de la personne, paix et démocratie.

Nous avons exhorté les parlementaires à faire pression pour que le Canada joue un rôle de premier plan en Birmanie et au Soudan. Nous avons pressé le gouvernement d’aligner la politique étrangère du Canada sur les priorités des communautés les plus touchées par la guerre et la répression. Nous avons plaidé en faveur de sanctions coordonnées et stratégiques qui tiennent les auteurs responsables sans nuire aux civils.

La solidarité, c’est parfois mobiliser le public pour demander des comptes de notre gouvernement. Quand un général birman sur la liste des sanctions du Canada a embauché une firme de lobbying de Montréal, nous avons mobilisé des milliers de personnes pour porter plainte auprès de la GRC et exiger une enquête sur cette violation de la législation canadienne. Résultat ? Le contrat a été annulé, une preuve tangible de l’impact de l’action collective sur les luttes pour la justice dans le monde.

En 2024, nous avons réuni des ONG, des activistes et des universitaires pour former le Groupe de travail de la société civile canadienne sur le Soudan.

« Il faut garder le Soudan—et la guerre en cours—sur la liste des priorités politiques » , dit Amani Khalfan, membre de l’équipe d’Inter Pares et coprésidente du groupe de travail. « Ensemble, nous pressons le gouvernement du Canada d’accroître l’aide humanitaire et l’aide au développement, d’élargir les possibilités de réinstallation des réfugiés soudanais et d’écouter la façon dont les leaders de la société civile définissent la véritable solidarité internationale. »

Le plaidoyer au Canada n’est pas isolé de la solidarité internationale—il en est indissociable. Qu’il s’agisse de mobiliser la population, bâtir des coalitions ou réclamer une politique étrangère à base de principes, nous savons que la lutte pour la justice menée ailleurs est indissociable de la lutte pour la démocratie et les droits de la personne menée ici.

Rester fidèles à nos racines

La consolidation de la paix ne s’arrête pas lorsque les combats cessent. C’est un travail de chaque jour en vue de soutenir l’espoir dans les zones de guerre, les démocraties fragiles et la longue reconstruction des communautés.

Dans un monde où la démocratie est de plus en plus menacée, nos homologues nous rappellent ce qui est possible. Ensemble, nous faisons plus qu’appuyer des processus de paix—nous co-créons un avenir fondé sur la dignité, le pouvoir d’agir et la justice.

Ces 50 ans nous ont appris que la paix se cultive par les mouvements féministes locaux, la solidarité mondiale et les partenariats à long terme. De la résistance autochtone en Birmanie au puissant travail d’organisation des femmes du Soudan, nos homologues nous montrent que la paix n’est pas un moment. C’est une pratique.

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