Fondée en 1982, ENDA Pronat poursuit la promotion active du développement rural durable et résilient sur le plan climatique au Sénégal, en accompagnant le travail des collectivités locales – notamment les femmes et les jeunes – en vue d’acquérir et de maintenir le contrôle de leurs terres et leurs ressources, et s’en servir de manière durable pour les générations futures. Elle combine pour cela recherche-action, vulgarisation et formation en agroécologie auprès de groupes paysans et de femmes, en plus de son travail d’éducation du public et de plaidoyer sur les politiques locales et nationales.
ENDA Pronat appuie les collectivités rurales dans quatre des six zones agroécologiques du Sénégal : les Niayes (surtout dans les zones rurales entre Dakar et Thiès), le bassin du fleuve Sénégal (Fouta), le bassin arachidier (Fatick) et la zone orientale du Sénégal (Tambacounda). ENDA Pronat est également active à Dakar, la capitale du pays, où elle fait son travail de sensibilisation et de plaidoyer politique.
Inter Pares collabore avec ENDA Pronat à divers titres depuis dix ans : recherche-action sur l’accaparement des terres au Sénégal; participation à des échanges agricoles avec son homologue en Inde, la Deccan Development Society; et campagnes de sensibilisation et de plaidoyer en agroécologie avec d’autres membres de COPAGEN, une coalition régionale pour la biodiversité.
Un membre du personnel d’Inter Pares, Eric Chaurette a récemment rencontré des collègues d’ENDA Pronat au Sénégal et des femmes qui changent vraiment les choses en milieu rural. Voici quelques clichés de son voyage, avec les notes de son journal de bord.
Nous parcourons les champs soigneusement cultivés tandis que Tiné nous explique qu’une fois arrivés en ville, les élus ont tendance à oublier les communautés rurales. « Le rôle du Réseau des femmes rurales est de les aider à ne pas oublier ces communautés et leurs besoins. »
Elle poursuit en expliquant que certaines questions ou certains problèmes sont spécifiques aux femmes rurales : l’accès aux services de santé, en raison des longues distances à parcourir ; ou encore l’accès à l’éducation et à l’information sur la santé des femmes. Il faut donc sensibiliser le gouvernement aux défis auxquels les femmes sont confrontées dans les zones rurales. Au-delà de son travail sur l’agriculture et les moyens de subsistance, le réseau mène également des campagnes en faveur de l’accès à l’éducation et contre les mariages précoces et forcés.
Tiné me présente ensuite son fils, Abdulaye Deme, précisant qu’il est revenu au Sénégal après avoir émigré en Espagne. Je lui demande de nous en dire un peu plus – la discussion se fait en espagnol.
Abdulaye a quitté Dakar il y a 8 ans dans une pirogue bondée en direction des Îles Canaries. Malgré les périls du voyage de quatre jours en haute mer, le groupe s’en est tiré. Abdulaye a vécu aux Canaries pendant deux ans, le temps d’économiser le coût du transport vers l’Espagne. Sans-papier en Espagne, il a fait de petits boulots, pour vivre ensuite en France et en Italie, encore dans la clandestinité et incapable de trouver du travail.
Il y a trois ans, sa mère a été invitée en Italie à une conférence internationale sur l’agriculture biologique. Elle a pris de ses nouvelles par téléphone et quand elle a su ses difficultés, elle a insisté pour qu’il rentre au Sénégal avec elle. Abdulaye cultive maintenant des légumes biologiques et gagne bien sa vie – marié, il est le fier papa de trois enfants.
Nous visitons ensuite une autre ferme où nous rencontrons Meuya Ka. Meuya cultive un petit lopin de terre juste en face du marché aux légumes. Elle fait partie des 18 pionnières formées dans des maisons familiales rurales dans les années 1970 – un projet de formation en agroécologie financé par des coopérants français.
Meuya pratique la polyculture – pommes de terre, oignons, tomates, coriandre, menthe, fenouil, arbres fruitiers poussent chez elle en abondance. Comme Tiné, elle n’utilise ni engrais ni pesticides. Un puits au milieu du lopin irrigue le tout. Meuya conserve et multiplie aussi les semences de tomates, de pommes de terre et d’oignons. Sa ferme sert souvent de champ-école – Meuya et des agronomes d’ENDA Pronat y forment des agriculteurs à diverses méthodes agroécologiques.
De là, nous nous rendons à l’Unité de transformation et d’exposition de produits alimentaires et artisanaux, un centre de transformation et de démonstration de produits et d’artisanat locaux géré par des femmes.
Le centre est dirigé par le Réseau des femmes rurales. Plus loin au nord, le centre a une jumelle qui transforme le millet et les céréales locales. Celui-ci transforme surtout des fruits (pour les jus et les sirops) et fabrique des paniers et d’autres objets artisanaux en rônier (feuilles de palmes). Quelque 40 groupes de femmes des villes et villages environnants font appel au centre pour transformer leur production, vendue ensuite dans l’un des trois marchés biologiques dont ENDA a facilité la création à Dakar.
Nous quittons le centre en direction de la Fédération des agropasteurs de Diender, qui regroupe des pasteurs et des agriculteurs (hommes et femmes) appartenant aussi au Réseau des femmes rurales. Sous l’ombre bienfaisante d’un arbre à palabres, nous discutons des principaux problèmes de la région, notamment la spéculation foncière et l’étalement urbain.
Même à plus de 65 km de Dakar, Diender subit le contrecoup de l’essor de Dakar et de la forte demande de propriété. La région se voit peu à peu privée de son eau douce, en raison des puits et des pipelines qui font baisser la nappe aquifère pour étancher la soif croissante de Dakar. Les membres de la fédération précisent que les collectivités locales ne reçoivent aucun dédommagement même si l’eau provient de leurs terres, « où on n’a même pas creusé le moindre puits ni installé une seule borne-fontaine », comme le fait remarquer un membre.
La spéculation foncière a forcé plusieurs familles à vendre leurs terres pour l’émigration.
« Elles vendent aussi leurs terres pour permettre à leurs fils d’émigrer (en Europe). Mais si ça ne fonctionne pas et que le fils revient, il n’a plus de terre pour assurer sa subsistance », explique Matar Ndoye, président de la fédération.
Depuis Diender, nous nous rendons sur la côte dans l’un des principaux ports de pêche de Dakar, où il y a des centaines de pirogues de pêche. On m’explique que c’est ici qu’Abdulaye s’est embarqué il y a huit ans, et qu’une autre pirogue remplie de migrants a quitté le port juste hier soir. Je vois que la houle est forte au large – et ces pirogues me paraissent bien précaires pour naviguer en haute mer.
Les pirogues reviennent chargées de poisson. Brochet, thon blanc, mérou.
Pendant que les hommes sortent pêcher, les transformatrices de poisson s’affairent à nettoyer les prises, puis à les saler ou les fumer avant de les vendre. Nous marchons jusqu’à l’endroit où les filets de poisson sont étalés pour sécher au soleil, et nous piquons une jasette avec des femmes qui font elles aussi partie du Réseau des femmes rurales.
Le lendemain, je rencontre Mariam Sow, Secrétaire exécutif d’ENDA Pronat. Mariam est native de la ville de Guédé, dans la vallée du fleuve Sénégal. Elle vient d’une famille agropastorale – ce qui explique ses liens profonds avec la terre. On le voit tout de suite, alors qu’elle se lance dans un plaidoyer passionné pour le soutien des agriculteurs et de l’agroécologie.
« Avec les changements climatiques et la rareté croissante de l’eau, le Sahel a besoin de l’agroécologie et les personnes qui cultivent les aliments et qui prennent soin de la terre ont besoin de contrôler leurs terres. » Elle ajoute que les politiques foncières doivent être élaborées du bas vers le haut et que ce sont les collectivités elles-mêmes qui doivent plaider en ce sens. C’est pourquoi ENDA Pronat s’investit et appuie tellement le Réseau des femmes rurales et d’autres fédérations agricoles comme la Fédération nationale pour l’agriculture biologique (FENAB) – qui réunit les producteurs biologiques de tout le Sénégal. ENDA Pronat est aussi membre fondatrice du Cadre de réflexion et d’action sur le foncier du Sénégal (CRAFS), une coalition de groupes agricoles et de la société civile qui milite pour une sécurisation foncière des petites exploitations dans un contexte de réforme foncière au pays.
Mariam me présente ensuite le professeur Noba Kandjoura, directeur du programme d’agroécologie à l’Université Cheikh Anta Diop, la plus grande université du pays, et M. Omar Ba, maire de Ndiob et président du Réseau des communes et villes vertes du Sénégal (REVES) – un réseau des villages et villes écologiques au Sénégal. Ces deux initiatives sont issues du travail d’ENDA Pronat en vue d’offrir de la formation en agroécologie et de promouvoir l’agroécologie au niveau national. Le programme universitaire a commencé en 2017 et depuis, 29 jeunes ont reçu un diplôme. ENDA Pronat demande maintenant à des maires écologistes de fournir des terres afin que ces jeunes puissent exercer leur métier et gagner leur vie.
« Pour contrer l’exode des jeunes, il faut les intéresser à l’agroécologie. Il est possible de bien gagner sa vie en cultivant la terre », déclare le maire et président de REVES.
Ces mots sonnent juste quand je repense à Abdulaye et aux nombreuses femmes rurales que j’ai eu la chance de rencontrer lors de mon séjour au Sénégal. Le jour de mon retour au bureau à Ottawa, des étudiants parachevaient une murale sur une des façades de l’édifice. Au centre, on voit le portrait de Tiné. Inter Pares avait fourni aux étudiants de L’École secondaire publique De La Salle des centaines de photos parmi lesquelles choisir. Je suis heureux de voir le visage de cette femme dynamique de milieu rural sur un mur de notre édifice.
Dans les années à venir, Inter Pares entend approfondir son travail au Sénégal, en travaillant avec ENDA Pronat et le Réseau national des femmes rurales en vue d’appuyer le leadership et l’autonomisation des femmes grâce à l’agroécologie menée par les femmes (AMF).
L’AMF est un processus qui vise à établir de solides organisations de femmes capables de plaider pour leurs droits; bâtir et étendre des systèmes agricoles fondés sur la biodiversité et le savoir; et à lier la production alimentaire aux marchés locaux et régionaux en vue de favoriser le développement économique local et d’accroître l’accès à des aliments écologiques et nutritifs.

