Pour Likhaan et la clinique Mae Tao : la santé, c’est éminemment politique

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Une des rues de Paradise, Manille
Manille: Une des rues de ParadiseCrédit: Rebecca Wolsak

En mars 2010, Rebecca Wolsak, membre du personnel d’Inter Pares, s’est rendue aux Philippines pour y rencontrer les membres de Likhaan, un homologue de longue date. Basée dans la ville de Manille, Likhaan est une organisation communautaire spécialisée dans les soins de santé de base. Son action est axée sur les communautés urbaines et rurales démunies; elle accorde une attention particulière aux politiques de santé et à la santé génésique des femmes. Rebecca a invité la Dre Cynthia Maung et deux autres collègues de la clinique Mae Tao à se joindre à elle. Située à la frontière entre la Thaïlande et la Birmanie, la clinique de la Dre Maung dispense une gamme de soins étendue aux Birmanes et Birmans qui ont fui leur pays ravagé par la guerre. Voici un extrait du récit de voyage de Rebecca :

Dès notre premier après-midi à Manille, nous nous sommes rendus à Paradise, une communauté où Likhaan est présente depuis quinze ans. Paradise a été construite sur le site d’une décharge et d’un étang à poissons désaffectés. Lorsque Likhaan a commencé à y oeuvrer, les maisons étaient construites à même les détritus; il n’y avait pas d’électricité et la violence était monnaie courante dans cette zone où régnaient en maîtres les fournisseurs d’électricité bardés d’armes.

Pour entrer dans Paradise, nous franchissons un pont qui enjambe un cours d’eau engorgé par les déchets. Des enfants arrivent en courant; ils réclament d’être pris en photo. Au cours des dernières années, les rues entre échoppes et masures, bien trop étroites pour qu’une automobile puisse circuler, ont été peu à peu recouvertes de ciment coulé directement sur les déchets. De nombreuses maisons ont les fenêtres à ras le sol parce qu’elles s’enfoncent peu à peu. C’est là que Likhaan a ouvert une clinique; il y a aussi, à proximité, une maison des naissances dont le taux d’occupation moyen est de trois personnes par lit.

Nous parvenons enfin à la minuscule clinique et faisons le tour des quatre pièces d’où sont offerts les services de santé génésique. À l’étage, dans la salle d’attente, quelques dizaines d’ouvrages usagés récemment acquis s’alignent sur les étagères. La nouvelle « bibliothèque » de la clinique est un espace sécuritaire et accueillant pour les jeunes qui viennent y faire un saut, y organisent des rencontres sociales ou y discutent de questions taboues comme le sexe.

Trop nombreux pour l’espace réduit de la bibliothèque et salle d’attente, nous avons débordé sur les autres pièces. Nous étions dix-huit assis çà et là à échanger nos expériences. On riait, on approuvait ce que racontaient les travailleuses de la santé des deux pays sur la manière de contourner les normes culturelles conservatrices pour promouvoir la santé génésique. Nous avons appris combien les femmes de Birmanie et de Paradise voulaient désespérément avoir accès aux services de planification familiale pour prendre leur vie en main.

La Dre Cynthia Maung a décrit son travail à la clinique Mae Tao et le contexte dans lequel vit la population en Birmanie. Le régime birman consacre moins de trois pour cent du budget national aux soins de santé et quarante pour cent aux dépenses militaires, finançant ainsi une guerre contre sa propre population. Face à la clinique Mae Tao, de l’autre côté du fleuve, dans l’est de la Birmanie, vivent à l’heure actuelle 470 000 personnes déplacées. C’est une région truffée de mines; entre août 2008 et juillet 2009 seulement, le régime a détruit ou déplacé de force 120 communautés. Les recherches effectuées par les collègues de la Dre Maung ont montré que dans cette région un enfant sur cinq meurt avant l’âge de cinq ans et qu’une femme sur douze succombe à l’accouchement.

Des communautés telles que Paradise sont aussi en butte à des difficultés similaires. L’éducation est « gratuite », mais les élèves doivent payer pour les pupitres, le gardien, le nettoyage des toilettes, les manuels scolaires. Du coup, seule la moitié des enfants sont scolarisés. Les femmes de ces communautés ont, en moyenne, six ou sept enfants; certaines en ont jusqu’à dix-huit. De nombreux obstacles les empêchent de recourir aux services de planification familiale; plusieurs d’entre elles se tournent alors vers Likhaan pour bénéficier de soins après un avortement. L’avortement étant illégal dans les Philippines, les femmes sont donc sujettes à recevoir des interventions d’avortement de mauvaise qualité et dangereuses.

À cela s’ajoutent la toxicomanie et le trafic de stupéfiants, tous deux fortement répandus; il n’est pas non plus inhabituel que les filles se prostituent, parfois avec l’encouragement de leurs parents. La malnutrition est un problème croissant puisque de plus en plus de femmes qui allaitent doivent travailler. Parmi les adolescentes, les grossesses sont aussi très courantes.

Pour sa part, Dre Junice Melgar a évoqué les difficultés auxquelles Likhaan est confrontée pour former des travailleuses communautaires dans le domaine de la santé. À l’origine, les femmes ne pouvaient pas passer plus de trois heures dans un atelier de formation parce que leur mari ou leur père ne les y autorisait pas. À mesure que Likhaan gagnait la confiance des communautés et que les hommes de la famille des travailleuses communautaires assumaient un rôle plus important au sein du ménage, celles-ci ont pu prendre part à des formations de cinq jours. À la clinique Mae Tao, on a aussi dû batailler pour trouver les moyens de faciliter la participation des femmes.

Que ce soit à la clinique Mae Tao ou chez Likhaan, on sait que l’amélioration des conditions de santé des communautés passe par l’élimination de la pauvreté et de l’oppression. L’action des deux organisations se fonde sur cette certitude et vise les effets délétères de cette réalité sur les femmes.

Cette discussion m’a rappelé une présentation qui avait eu lieu il y a quelques années; lors d’une assemblée générale annuelle d’Inter Pares, l’une des fondatrices de Likhaan, la Dre Sylvia Estrada-Claudio s’y était exprimée avec conviction sur les politiques de la santé. Commentant la relation entre pauvreté et bien-être, elle avait alors dit : « Les soins de santé qui devraient normalement transcender les positions partisanes parce qu’ils devraient être accessibles à toutes et à tous restent néanmoins une question éminemment politique ». Elle a ajouté : « Les gens se sentent moins pauvres lorsqu’ils pensent avoir les moyens d’intervenir et que les institutions sociales s’adaptent à leurs besoins. Non seulement se sentent-ils moins pauvres, mais ils sont plus enclins à rechercher des solutions et à faire en sorte qu’elles marchent ».

Mais revenons à notre salle d’attente bondée où une des travailleuses communautaires a posé une dernière question à la Dre Maung : « où puisez-vous la force de continuer? », a-t-elle demandé.

Du tac au tac, celle-ci a répondu : « les relations avec d’autres personnes », expliquant que collaborer avec d’autres organisations communautaires permet d’envisager toutes les facettes des facteurs qui affectent la santé. Ces rapports, cette collaboration, cet apprentissage continu sont pour elle autant de raisons d’espérer et de poursuivre son action de manière plus résolue.

Touchée par la réponse de la Dre Maung, une jeune femme s’est spontanément écriée qu’elle voudrait bien lui faire un cadeau, mais qu’elle ne pouvait rien lui offrir d’autre qu’une chanson. Et c’est un concert de voix qu’on a entendu s’échapper de la bibliothèque de la clinique de Paradise.

Lire le texte complet de l’intervention de la Dre Sylvia Estrada-Claudio à l’assemblée générale annuelle de 2006 (en anglais seulement).

Visionner le diaporama de ce voyage (en anglais seulement):

 

Que ce soit à la clinique Mae Tao ou chez Likhaan, on sait que l’amélioration des conditions de santé des communautés passe par l’élimination de la pauvreté et de l’oppression.

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