Relations Canada-Afrique : de la charité et la bienfaisance à la solidarité et la transformation

Nouvelles : Mises à jour

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Molly Kane
Molly Kane : ex-directrice générale d’Inter Pares.

Ce texte est l’adaptation d’un discours prononcé par l’ancienne directrice générale d’Inter Pares, Molly Kane, lors d’une rencontre de l’Association canadienne des études africaines qui avait pour thème Canada et Afrique: perspectives d’internationalisme et de cause commune. Lire le texte intégral en anglais.

Dans le cadre d’une table ronde sur l’extraction des ressources en Afrique, l’un des présentateurs a cité une nouvelle relatant la mort de cinq cents canards dans un bassin de résidus des sables bitumineux de l’Alberta, ajoutant que « les dirigeants africains seraient heureux de n’avoir rien de plus grave à régler! » Nous n’avons pas eu l’occasion de revenir à ce commentaire. Mais l’anecdote m’a fait réaliser à quel point au Canada, nous saisissons mal le lien qui nous unit aux Africaines et aux Africains, et par conséquent, la base de notre possible solidarité.

Je suis revenue du Mali il y a environ deux semaines. J’y ai passé quelques jours avec des communautés pastorales au Sahel, près de la frontière entre le Mali et la Mauritanie. Là-bas, les gens voient disparaître leur mode de vie et leurs moyens de subsistance – et finalement, leur propre communauté – à cause du manque d’eau imputable à la désertification et aux changements climatiques. En deux ans, le niveau hydrostatique a tellement baissé qu’une zone immense ne peut plus assurer la survie de populations qui vivent depuis des siècles dans cet écosystème dur et fragile. Je peux vous assurer que les dirigeants africains ont de bonnes raisons de s’inquiéter de ce qui arrive aux canards dans les sables bitumineux de l’Alberta et des conséquences de l’exploitation de cette ressource sur l’environnement.

Notre conception des rapports entre les peuples, entre citoyens de la planète, souffre de notre méconnaissance de la lorgnette utilisée pour examiner le prétendu problème de l’Afrique – un continent si souvent défini par la pauvreté, la violence, les conflits, la maladie et l’échec du leadership. Cette conception peut inciter les Occidentaux à exprimer leur souci et leur sympathie pour l’Autre, pour ceux qui souffrent, mais elle risque aussi d’occulter l’histoire, l’exercice du pouvoir et la diversité – et donc, de renforcer la conviction que le vrai changement, le changement transformateur, n’est qu’une utopie.

À l’heure où tant de campagnes mondiales se penchent sur le sort de l’Afrique, je m’étonne d’entendre si peu résonner au-delà de leur continent, la voix de la majorité des personnes qui vivent dans des pays africains. Je m’étonne aussi de voir à quel point les messages véhiculés par d’autres en leur nom, et manifestement à leur profit, oublient souvent les aspirations historiques, complexes et diversifiées à survivre et à s’autodéterminer, réduisant leur situation à un désastre, un cas désespéré, un projet d’aide reposant sur le savoir, la technologie et le pouvoir des autres.

Pour avoir fréquenté les forums de la société civile africaine depuis des années, j’ai été exposée à plusieurs récits et à une foule de points de vue. Les jeunes mettent leurs aînés au défi de faire place à de nouvelles formes de leadership et d’action politique. Les femmes affirment leur détermination à ne pas être marginalisées au sein des mouvements. Les communautés agricoles reprochent aux ONG et aux universitaires de s’être approprié leurs luttes et leur voix. J’entends discuter des droits de la personne, de l’Organisation mondiale du commerce, d’annulation de la dette, des droits des femmes, d’édification de la paix et de démocratisation. Mais j’entends rarement dire que l’Afrique a besoin de plus d’aide. Entendons-nous : personne ne dit non plus que l’Afrique n’a pas besoin d’aide. C’est simplement que le sujet n’est pas abordé quand on discute des intérêts africains en matière de développement stratégique.

Et pourtant, au Canada, une grande partie du travail de plaidoyer pour l’Afrique porte sur les rapports d’aide – aux dépens de la transformation de tous les autres liens entre la vie des gens au Canada et celle des gens en Afrique. En Afrique et au Canada, les gens ordinaires ont des intérêts convergents, ils luttent tous contre l’injustice sur le plan social, économique et environnemental. Par ailleurs, le fossé se creuse et s’élargit sans cesse sur le plan matériel dans nos sociétés. On ne rend pas justice à la complexité de cette situation quand on incite les gens à répondre à la pauvreté par la charité, sans les inciter aussi à réfléchir et à agir pour que l’inégalité cesse de se perpétuer.

Même si le terrain de la solidarité est difficile dans un monde aussi inégal, nous pouvons choisir de jeter sur ces fossés des ponts qui expriment notre respect mutuel et notre engagement envers une cause commune. Au sein de la famille, du village, d’une association ou entre les peuples, la solidarité peut – et elle doit souvent – comprendre le partage de l’argent. Nous devons nous efforcer de partager notre richesse pour soutenir la transformation sociale. Il faut prendre des risques, innover, exprimer notre désaccord, envisager un accompagnement à long terme fondé sur l’égalité et la reddition de comptes. Il faut rendre compte aux personnes qui donnent de l’argent au Canada, et rendre compte aux Africaines et aux Africains dont nous nous réclamons dans notre travail.

Même si le terrain de la solidarité est difficile dans un monde aussi inégal, nous pouvons choisir de jeter sur ces fossés des ponts qui expriment notre respect mutuel et notre engagement envers une cause commune.

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