Joanna Erdman, Faculté de droit de l’Université Dalhousie

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En août 2019, j’ai eu l’occasion de rendre visite à Likhaan, à Manille aux Philippines. Likhaan est une organisation unique en son genre, qui prodigue aux collectivités marginalisées des services directs en santé sexuelle et reproductive (SSR) dans le but de créer un vaste appui populaire pour les réformes juridiques et politiques qui favorisent un système de santé à visage humain. Elle accomplit un travail extraordinaire, ancré dans les communautés desservies et fondé sur un profond respect pour leurs savoirs et leur résilience. Cela explique pourquoi son travail est souvent raconté sous forme de récits personnels, accompagnés de rires et parfois de larmes, et toujours empreints de respect, de compassion et d’engagement.

Ma visite avec l’équipe de santé et les promotrices communautaires de Likhaan s’est amorcée dans les collectivités appauvries de Tondo, à Manille, où des clientes nous ont fait part de leur réalité quotidienne en matière de sexe, de santé sexuelle et de grossesse. Plus important encore, elles ont évoqué le lien étroit entre ces enjeux et ceux plus vaste de leur bien-être socioéconomique, leur capacité de s’occuper de leur famille, gagner leur vie, rester en santé et mener une vie heureuse. Lors de la pause du dîner dans une clinique de Likhaan, j’ai compris comment cette vision holistique de la santé se reflétait dans tout le travail clinique, tant par la qualité des soins que l’humanité avec laquelle on les prodigue. C’était plus qu’une clinique communautaire, c’était la clinique de la collectivité.

Cette introduction au contexte de travail de Likhaan a été cruciale pour l’objectif premier de ma visite – discuter de stratégies relatives aux lois et politiques propres à rendre l’avortement plus sécuritaire aux Philippines. Likhaan a d’abord tenu un atelier avec des membres du mouvement pour la santé et les droits sexuels et reproductifs, dont plusieurs avaient lutté ensemble pendant des décennies pour une loi sur la SSR. Ce fut le point de départ de nos discussions stratégiques sur la réduction des risques et les principales voies d’avortement. J’ai demandé comment nous pouvions rendre l’avortement plus sécuritaire dans le cadre législatif actuel et au-delà de ce cadre.

Si j’ai posé la question, ce n’est pas que je considère la loi comme une défaite ou une demi-mesure. J’estime au contraire que c’est une loi puissante, l’une des meilleures à ma connaissance. Quiconque connaît l’histoire des luttes pour cette loi sait ce qu’elle recèle de frustrations, de compromis, mais aussi d’aspirations. Elle offre tout un train de ressources pour le travail à venir, notamment la garantie en vertu des droits de la personne d’un accès universel à des services et de l’équipement sécuritaires, efficaces, légaux, abordables et de qualité en matière de santé reproductive, ainsi que des dispositions qui protègent ces droits contre toute limitation de l’information et des services, ou toute autre mesure susceptible d’entraver sa pleine application. Enracinée dans la justice sociale, cette loi inclut la promesse que les ressources publiques profitent à toutes et à tous, notamment aux personnes appauvries et marginalisées. Dans ce cadre, j’inclus aussi le fait que la loi reconnaît la famille comme institution sociale, la lutte des parents pour mettre au monde des enfants qu’ils pourront élever dans une humanité véritable et la garantie que nul ne sera privé du droit d’avoir des enfants pour des motifs économiques.

Alors qu’en est-il de l’avortement sécuritaire dans la loi? On pourrait tout simplement réaffirmer le caractère illégal de l’avortement, mais ce serait faire fi des soins de santé reproductive qui définissent et entourent l’avortement réalisé dans la dignité et la sécurité. Cela serait aussi ignorer que la loi sur la SSR reconnaît que l’accès public à la contraception (APC) est un facteur crucial de la réduction des avortements illégaux et non sécuritaires. Et comme la politique nationale de 2018 en matière d’APC vise à prévenir les avortements illégaux « non sécuritaires », elle appuie donc la réduction des risques, soit les nombreux services – qui peuvent s’offrir dans la collectivité et à la clinique – propres à assurer la sécurité ou une sécurité accrue en cas d’avortement illégal, dans le but de prévenir les avortements illégaux non sécuritaires ou du moins, en réduire les risques et les effets néfastes, affirmant ainsi le droit universel à la santé aux Philippines. Cette approche de réduction des risques maintient la tradition de Likhaan – l’avortement existe et les personnes touchées doivent être traitées avec humanité. Dans un exercice concret de réflexion stratégique, nous avons ensuite considéré les principales voies d’avortement aux Philippines. Quels sont les renseignements, les services et les pratiques qui pourraient le mieux réduire les risques et la vulnérabilité? Quelles sont les lois et les politiques susceptibles d’appuyer cette action? À défaut de décriminaliser l’avortement, comment pouvons-nous contribuer à protéger et promouvoir la santé et la vie des femmes dans les collectivités que nous servons?

La semaine suivante, Likhaan a tenu un vaste forum public pour poser ces questions dans l’optique de la disposition 8.25 du rapport de la CIPD, des droits de la personne et de la justice aux Philippines. J’ai prononcé un discours sur le consensus mondial du droit international en matière de droit à l’avortement depuis la CIPD. J’ai voulu partager non seulement les progrès accomplis, mais aussi faire comprendre la conception plus large qui prévaut aujourd’hui en ce qui a trait au droit à l’avortement et ses implications. Faire voir comment le débat est passé de la simple pertinence de décriminaliser l’avortement à la reconnaissance du fait que l’avortement existe et qu’il fait partie d’un ensemble de droits sexuels et reproductifs, et du droit à la justice. Il est relativement simple de décriminaliser l’avortement. Le plus difficile, c’est toujours ce qui vient après. L’avortement est décriminalisé depuis plus de 30 ans au Canada et nous luttons toujours pour un cadre législatif en matière de justice et de santé reproductives. Quand le temps sera venu aux Philippines, j’estime que la loi sur la SSR sera très utile pour l’orientation future du droit à l’avortement. Je comprends maintenant que cette loi est l’expression locale d’aspirations mondiales aux droits et à la justice sexuelles et productives, en raison de ses garanties solides en matière de droits de la personne et de sa vision de la santé et du bien-être reproductifs en tant qu’éléments indissociables de la vie des personnes dans leur famille, leur collectivité et leur société. C’est à Likhaan et ses alliées que nous devons tout cela, et ce sera le fondement de leur futur travail de plaidoyer.

C’est mon séjour avec Likhaan – mes visites dans la collectivité, mes échanges avec le personnel clinique, mes discussions stratégiques avec les intervenants juridiques et la fierté partagée avec l’ambassadeur du Canada d’avoir appuyé ce travail – qui m’a permis de comprendre l’engagement de Likhaan à « trouver un moyen », en misant sur la force et la volonté des personnes qui l’entourent.

Misant sur leur collaboration de longue date et avec des fonds versés par Affaires mondiales Canada, Inter Pares et Likhaan sont en train d’élargir la portée de leur travail en matière de santé sexuelle et génésique dans les quartiers pauvres du Grand Manille et dans la région du Samar oriental aux Philippines.

Mon séjour m’a permis de comprendre l’engagement de Likhaan à « trouver un moyen », en misant sur la force et la volonté des personnes qui l’entourent.

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